Le Collège d’Harcourt, du Moyen-Age à la Renaissance

 

A LA FIN DU MOYEN AGE : UN INTERNAT , LE « COLLEGIUM HARCURIANUM »,

Le XIIe s. siècle voit, sous le contrôle de l’Eglise, la création de premières écoles. Celles-ci  se concentrent sur l’île de la cité, autour de la cathédrale. Le succès de ces écoles et la forte hausse de leur fréquentation liée à une volonté d’autonomie face à l’église vont entrainer clercs et étudiants de l’autre côté, sur la rive gauche encore très champêtre.

Jusqu’au XIIIe s. l’enseignement est dispensé dans des masures, des granges de fortune, dans les cloîtres ou les églises mais aussi sur les places et dans les rues. La plupart des étudiants, s’ils ne sont pas entretenus par leur famille, s’entassent dans des chambres surchargées ou dorment à la belle étoile.

Or ces étudiants, issus de diverses régions et de l’étranger, sont souvent pauvres et n’ont guère les moyens de loger « en ville ». Ordres monastiques et grands du royaume vont fonder des pensions, des « collegium » en latin.

Le plus ancien date de 1180 : le Collège des Dix-Huit, pour… 18 boursiers.

Viendront ensuite le Collège de la Sorbonne créé en 1257 par le chapelain de Saint-Louis : Robert de Sorbon et ouvert aux étudiants en théologie. Puis en 1280 (23 ans plus tard) : le Collège d’Harcourt, l’ancêtre du lycée Saint-Louis. Ce ne seront pas moins de 44 Collèges qui seront créés entre 1250 et 1350 avec une estimation de 5.000 étudiants, pour une ville de 200.000 habitants (la plus grande ville de l’occident médiéval).

Ces Collèges portent le nom de leur fondateur ou de la région d’origine des étudiants qui le fréquentent : de Bayeux (1308), de Presles (1313), de Narbonne (1316), de Cornouaille (1321), des Ecossais (1326), de Bourgogne (1329), d’Arras et des Lombards (1333), de Cambrai (1344), de Reims (1399).

On peut citer également le Collège du Cardinal Lemoine (1302), celui de Navarre, fondé par Jeanne de Navarre, épouse de Philippe le Bel, en 1305,  pour soixante-dix étudiants.

Ou encore le Collège de la Marche (1422) et le Collège de France, fondé par François Ier en 1529,  comme lieu d’enseignement uniquement.

Pour mémoire le lycée Louis Le Grand ne fut créé qu’en 1563 sous le nom de Collège de Clermont et l’ancêtre du lycée Henri IV en 1790.

Ph_3Portrait de Philippe III sur médaille. Source : Gallica/BNF

En 1245, Philippe III Le Hardi succède à son père Louis IX  – Saint-Louis – et règnera jusqu’en 1285. C’est une période de relative stabilité qui permet la création de nombreuses Universités dans tout le royaume.

Un des compagnons d’armes et ami du roi, s’appelle Jean de Harcourt, dit le Preux. Il est le père des deux fondateurs du Collège d’Harcourt.

Portrait de Philippe IV Le Bel sur médaille. Source : Gallica/BNF

Raoul d’Harcourt, docteur en droit et chanoine de l’église de Paris, conseiller de Philippe IV le Bel (roi de 1285 à 1314), archidiacre de Rouen et Coutances, chancelier de l’église de Bayeux et chantre de l’église d’Évreux, achète plusieurs maisons entre l’église de saint-Côme et la porte de l’Enfer (proche de l’actuelle place Edmond Rostand).

Il y fait construire un Collège destiné à l’accueil d’écoliers pauvres des quatre diocèses normands où il a exercé son ministère. Le bâtiment est adossé au mur d’enceinte de Philippe Auguste. En deçà c’est Paris, en delà (vers L’Odéon et le Palais du Luxembourg actuels), c’est la campagne.

L’actuelle rue Monsieur le Prince (derrière le lycée) était un chemin qui longeait le rempart de Philippe Auguste et plus tard les fossés de l’enceinte de Charles V qui le doublaient. Aux 41, 43, 45 et 47 de la rue, le rempart de Philippe Auguste constitue la partie inférieure de ces maisons. Dans la cave du 41 figure un un vestige qui s’étendait jusqu’à la rue Racine. Par ailleurs le n°53  correspond à l’emplacement d’une entrée secondaire du collège.

Une partie du mur de ce rempart subsiste dans les caves du lycée.

Source: photos A.P.E. avec l’aimable autorisation de l’adminitration du lycée

Le chanoine meurt avant l’achèvement de son projet. Son frère, Robert d’Harcourt, évêque de Coutances, poursuit son œuvre en rachetant l’hôtel d’Avranches,  en face, pour l’agrandir. Le collège était donc réparti sur deux groupes de maisons situées de part et d’autre de la rue. L’autre côté correspond aux numéros 35 et 37 du boulevard Saint Michel Robert d'Harcourtactuel. Un passage souterrain subsista jusqu’au XVIIIème siècle faisait communiquer les deux corps de logis. Robert sera inhumé à Notre Dame de Paris.

Robert d’Harcourt pleurant son frère. Estampille du 19ème. Source : L’ancien Collège d’Harcourt et le lycée Saint- Louis, H.L Bouquet (1891)

Il s’agit donc bien d’un hébergement où les étudiants étaient logés et nourris aux frais du bienfaiteur qui assurait par une rente annuelle le budget de la maison. L’équivalent le plus proche serait aujourd’hui un pavillon de la Cité Universitaire.

Quarante étudiants sont accueillis chaque année avec un quota de 24 normands, mais les autres peuvent être pris « indifféremment de toute nation, partout où il s’en trouvera de susceptibles d’instruction ».cours

De l’édifice médiéval il ne reste rien.

 

Illustration du Roman de la rose, Guillaume de Loris. Source: Gallica/BNF

 

Les statuts du 9 septembre 1311 précisent que ce Collège est destiné à l’accueil de vingt-huit étudiants-boursiers aux arts et en philosophie, et à douze étudiants théologiens, originaires des diocèses de Coutances, Bayeux, Évreux et Rouen. Le proviseur, obligatoirement normand, est élu par les huit plus anciens boursiers théologiens des quatre évêchés de Normandie. Les « escholiers » les plus jeunes exercent à tour de rôle la fonction de « dépensier » : achat des provisions, partage des rations et tenue des comptes.

Nos pensionnaires suivaient des cours de grammaire, de philosophie (Aristote) et de théologie dans les écoles de la rue du Fouarre, près de l’église Saint Julien Le Pauvre. Cette rue s’est d’ailleurs d’abord appelée rue des écoliers puis rue des écoles (en 1264).

collège_d_harcourt_charlesVLe collège d’Harcourt sous Charles V (1338 – 1380) Source : L’ancien Collège d’Harcourt et le lycée Saint-Louis, H.L Bouquet

Au cours des ans, le Collège partagera le sort des Parisiens et vivra les ruines et les famines de la guerre de Cent Ans. Bien que sa qualité de collège normand  lui eut valu quelques égards de la part des Anglais soucieux de se concilier une province qu’ils voulaient annexer à la couronne anglaise, il prit part à la « grand’pitié du royaume de France ». Famines et massacres ont un peu refroidi les candidats et entre 1436 et 1451 il y eut parfois 4 boursiers théologiens mais souvent deux…

Jehan FroissartAccueil par Charles VI de Louis II d’Anjou à Paris près de la Porte Saint-Michel, par Jean Froissart, enluminure issue de ses Chroniques,XV°siècle. Source: Gallica/BNF.

Il faudra attendre l’avènement de Charles VII (roi de 1422 à 1461)charles_VII pour que le Collège retrouve une activité normale et sa renommée.

Charles VII par Jean Fouquet.

Source : Web Gallery of Art

Son proviseur, Robert Cybole (1403-1458) également Chancelier de Notre-Dame et célèbre à l’époque pour ses sermons, participera à la révision du procès de Jeanne d’Arc et à sa réhabilitation.

Petit à petit, le Collège va acquérir le droit de posséder non seulement des répétiteurs mais aussi de véritables maîtres attachés à son service et enseignant dans ses murs.

 sceau_collège_d_harcourtSceau du collège d’Harcout. Source: L’ancien Collège d’Harcourt et le lycée Saint Louis , H.L Bouquet

En 1452 une réforme de l’enseignement (déjà…)  se propose de lutter contre le luxe qui menace de corrompre la jeunesse des collèges. En quoi consistait ce luxe ? Il s’agissait des bancs, dont on avait introduit l’usage dans les classes. Désormais les écoliers devront s’asseoir par terre comme autrefois, sur l’herbe en été et la paille en hiver, « pour éloigner de leur cœur toute tentation d’orgueil ».

Un peu plus tard, une autre réforme sanctionna le vieil usage de la Fête des Fous, célébrée au temps de l’Epiphanie (le 06 janvier). Les étudiants faisaient tapages dans les rues, vêtus de haillons ou de vestes retournées et de déguisements variés. Parfois ces mascarades dégénéraient en bagarres sanglantes.

A partir de 1470, ils durent se contenter de célébrer cette fête, devenue la fête du Roi de la Fève, à l’intérieur des collèges. On notera toutefois que la Fête des Fous a eu la vie dure au lycée Saint Louis puisque les « cornichons » (préparationnaires) de Saint-Cyr la célébraient encore de leur façon en 1965…

Le collège vit à l’heure religieuse. Les journées s’organisent en fonction de la cloche (qui ne sonne plus à Saint Louis, avez-vous remarqué ?). La prière commence et achève la journée, mais aussi chaque cours et chaque repas. On prie, on psalmodie, on récite, car l’enseignement est essentiellement oral. A une époque où le livre est rare, l’office religieux  tient le rôle de cours, le chant occupe une grande place dans l’ancienne pédagogie.

Un ancien du Collège, le président Henri de Mesmes (1530-1596), Surintendant de la Maison de la reine Catherine de Médicis et surtout négociateur de la Paix de Saint-Germain avec les Protestants (1570), décrit ainsi l’emploi du temps en 1545 :

« Nous étions debout à quatre heures, et, ayant prié Dieu, allions à cinq heure aux études, nos gros livres sous le bras, nos écritoires et nos chandeliers à la main. Nous avions toutes les lectures jusqu’à dix heures sonnées sans interruption ; puis venions dîner après avoir en hâte conféré de demi-heure ce qu’avions écrit des lectures. Après dîner, nous lisions par forme de jeu Sophocle ou Aristophane ou Euripide et quelques fois Démosthène, Cicero, Virgilius, Horatius. A une heure, aux études ; à cinq heures, au logis à répéter et voir dans nos livres les lieux allégués jusques après six. Puis nous soupions et lisions en grec et latin ».

Le collège d’Harcourt n’a toutefois pas la réputation d’être le plus sévère : dans certains autres collèges les élèves non seulement mangent peu et mal  mais subissent une discipline très rigoureuse.

Paris_GargantuaParis au temps de Gargantua – 1534. Source: Gallica/BNF

 

A LA RENAISSANCE, UN VERITABLE ENSEIGNEMENT

 

Au XVème siècle, le Collège d’Harcourt se trouve enrichi de nouvelles dotations, augmente le nombre de ses boursiers ; il est bientôt pourvu du droit de plein exercice, c’est-à-dire qu’il peut désormais dispenser chez lui un enseignement littéraire complet, de la « huitième » à la « rhétorique », et accepter en plus de ses boursiers des pensionnaires et des externes payants.

 Cette prospérité se poursuivra sous les règnes de Louis XII, de François Ier et d’Henri II. Vers le milieu du XVIème siècle, le cycle des études littéraires était le suivant :

–          De la huitième à la sixième, l’élève les rudiments de grammaire latine.

–          De la sixième à la quatrième, la syntaxe latine et les débuts de la grammaire grecque.

–          En troisième, la rhétorique élémentaire. Il n’y avait pas de seconde.

–          En rhétorique (ou première), la versification et les grands écrivains classiques.

–          En philosophie, la logique, la dialectique et la physique.

Une « classe » durait 2 heures et il y avait 2 ou 3 classes par jour.

Les étudiants étaient tenus de parler latin non seulement en classe, mais aussi en étude, au réfectoire et en récréation. Le règlement était strict : « il est aussi coupable de parler français que de mentir, injurier, frapper, dire ou faire des choses déshonnêtes » ; et ce crime était puni du fouet. En tout cas le moins que l’on puisse dire est que le résultat n’était pas brillant. L’auteur d’un Guide de conversation latine de 1533 rapporte avec indignation qu’il a entendu écoliers et étudiants dire «  Noli crachare super me »… et autres formules qui présagent celles de la cérémonie finale du Malade Imaginaire.

L’emploi du temps et le rythme scolaire étaient rudes (les classes prépas n’ont rien inventé…) mais ce programme ne semble guère avoir découragé les étudiants : les classes sont surpeuplées; les internes non boursiers et les externes affluent au Collège d’Harcourt.

Plan des collèges à Paris en 1400L’Université à la fin du XVème siècleSource : site Paris Atlas historique

détail: Rive_gauche_1400

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Source: idem

Le collège  est riche en traditions et fêtes.

Mais il n’y a pas que les études; les étudiants sont fêtards et turbulents. Les fêtes sont nombreuses. Ces agapes tournent souvent à la rixe et il peut y avoir mort d’homme. Les honnêtes gens des alentours se plaindront souvent…

La plus ancienne des fêtes, la Saint Romain vénère le saint éponyme, saint patron de Rouen, qui aurait fait un miracle pour trois étudiants normands.  Le collège était bien ancré dans sa région d’origine.

Viennent ensuite la Fête des Fous, déjà mentionnée et célébrée à l’Epiphanie (le 6 janvier) mais aussi les fêtes de Saint Martin (11 novembre), Sainte Marguerite  et la Saint Nicolas (6 décembre). Devant les débordements, nous l’avons vu, la Fête des Fous fut supprimée en 1469 et remplacée par la Fête des Fèves. En 1525, de peur que le roi  François 1er prisonnier à Pavie soit tourné en ridicule, toute représentation est définitivement interdite dans les collèges.

On mentionnera enfin une fête spécifique au collège : la Saint Charlemagne, relancée par l’établissement en 1674. Il s’agissait de glorifier celui que l’Université de Paris considérait alors, à tort, comme son fondateur. La fête avait été été créée par Louis XI en 1470 avec jour de congé pour les écoliers à l’appui, mais ne s’était jamais vraiment imposée avec succès. Cette fête avait lieu le samedi le plus voisin du 28 janvier. Elle tombera en désuétude au 19è siècle.

Cette prospérité ne sera troublée que par les Guerres de religion et les prises de position très affirmées des dirigeants du Collège en faveur d’une foi catholique rigoureuse et même ultramontaine.

Source : Plan de Saint Victor – vers 1550. 

Détail : détail_collège_d_harcourtSource: idem

L’Université de Paris toute entière d’ailleurs prend parti pour la Ligue contre Henri III puis contre Henri IV.

Les boursiers du lycée prennent part aux processions qui demandent à Dieu « l’extinction de la race des Valois ». Ils montent aussi la garde sur les remparts face aux troupes assiégeantes d’Henri IV.Procession_de_la_Ligue_1590_Carnavalet

Procession de la Ligue Catholique – 1590. Source: Musée Carnavalet

Après son entrée dans Paris, Henri IV devra destituer le recteur du collège et confisquer tous les biens pour mater les rebelles.

Mesure vite abolie, et non seulement le collège retrouve son lustre mais s’ouvre de plus en plus à l’élite parisienne qui y envoie ses rejetons.HenriIV_Paris

Entrée d’Henri IV à Paris le 22 mars 1594 – François Gérard, 1817. Source: Château de Versailles

Les étudiants sont décidément turbulents. En 1574, profitant de ce que le Proviseur résidait à Évreux, ils pillèrent littéralement le collège, vendant les meubles et biens pour se dédommager des bourses qu’ils ne touchaient plus en ces temps troublés (nous sommes deux ans après la Saint Barthélemy).

Rapidement, avec la pacification du royaume et les réformes de l’Université, le calme reviendra et le Collège pourra se consacrer à la lutte contre un nouvel ennemi : les Jésuites dont l’un des fiefs se situe dans le Collège de Clermont tout près:  le futur Lycée Louis-Le-Grand.

Il faut dire que les Jésuites ont l’audace de vouloir s’imposer dans l’éducation. Ils ont ainsi l’idée de  donner aux  externes de leur collège un enseignement gratuit ! Et de déclarer que « L’enseignement est une forme de charité, et il ne faut pas en exclure les pauvres ».  Quelle outrecuidance !

Le résultat est immédiat : les Jésuites sont accusés de dépeupler les Collèges de l’Université de Paris. En 1564, un procès s’engage, dont s’occupe tout le royaume.

Tout est bon pour combattre les empiétements des Jésuites : ralliement des autres collèges, multiplication des requêtes et députations au roi, publication de pamphlets  et même exercices littéraires et d’argumentation pour les élèves contre le collège adverse !

Le fait qu’Henri IV soit assassiné par un ancien du Collège de Clermont n’aide pas les affaires des Jésuites, à la grande satisfaction de l’Université de Paris….Jésuites

Le récit du procès qu’intente l’Université contre la « secte » (sic) est  extraordinaire. Ils seront condamnés par le Parlement pour le crime commis. La Compagnie est interdite, ses membres sont bannis, le collège est mis sous séquestre, ses biens vendus.

Source: Histoire des choses mémorables avenues en France, depuis l’an 1547 … par Jean de Serres – 1599

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